Le temps d'un week-end de juillet, la rue du Prado a cessé d'être une simple artère commerçante de station. Elle est devenue un musée à ciel ouvert, un défilé d'exception où l'altitude semble avoir donné un supplément d'éclat à chaque carrosserie.
Crans-Montana n'avait pas forcément vocation à devenir un rendez-vous incontournable du monde des voitures de collection. Et pourtant, l'Automobile Club de la station a réussi, en quelques éditions seulement, à imposer Eclectica comme une date qui compte désormais dans l'agenda des passionnés et des collectionneurs. Le concept est limpide : investir la prestigieuse rue du Prado, fermée pour l'occasion, et y exposer une centaine de voitures d'exception de toutes les époques, jugées par un jury autant que plébiscitées par le public.
Le nom du concours dit tout de son esprit. Eclectica, ou l'art de rassembler sans hiérarchie apparente - autre que la couleur - les légendes de la course, les icônes du design et les raretés absolues — pourvu qu'elles partagent cette même intensité qui fait vibrer les vrais amateurs. Cette année encore, le pari est réussi, et la sélection des lauréates en offre une démonstration éclatante.
Ferrari et l'italie au sommet
Dans la catégorie Classic, c'est une Ferrari Testarossa Monospecchio qui a raflé la mise — et le choix ne doit rien au hasard. Cette version originelle de la légendaire Testarossa (1984), reconnaissable à son unique rétroviseur plutôt que la paire habituelle adoptée plus tard, représente le modèle dans sa forme la plus pure, la plus rare, celle que les puristes s'arrachent aujourd'hui à prix d'or. Les larges ouïes latérales, la silhouette basse et large, ce nom qui a marqué toute une génération de posters d'adolescents : tout y est.
Le prix de la catégorie Passion est revenu à une Ferrari F40 — et il est difficile d'imaginer meilleur choix pour incarner ce mot-là. Dernière Ferrari personnellement validée par Enzo Ferrari avant sa mort en 1988, conçue pour célébrer les quarante ans de la marque, la F40 est restée depuis lors la référence absolue de la sportive sans concession. Pas d'ABS, pas de direction assistée, pas de superflu : uniquement un moteur V8 biturbo, une carrosserie en fibre de carbone et Kevlar, et une promesse simple, celle de l'émotion brute, sans filtre. Qu'elle continue, presque quarante ans après sa sortie, à décrocher des prix baptisés "Passion" en dit long sur sa capacité intacte à faire vibrer.

Finalement, la catégorie Supercar est revenue à l'Alfa Romeo 8C, et difficile de trouver meilleure ambassadrice pour représenter l'école italienne du grand tourisme sportif. Produite en série limitée dans les années 2000, l'8C a marqué les esprits par son moteur V8 emprunté à Maserati (lui-même dérivé de chez Ferrari), sa carrosserie sculptée par le centre de style Alfa Romeo, et cette sonorité rauque qui reste, pour beaucoup, l'une des plus belles jamais produites par un huit cylindres italien. C'est une voiture qui a su, dès sa sortie, transcender le simple statut de supercar pour devenir instantanément un objet de désir intemporel.
Nissan R390 GT1 : le Best in Show au parfum de légende
Le grand vainqueur toutes catégories confondues porte un palmarès qui donne le vertige : une Nissan R390 GT1 pilotée par Erik Comas, pilote français passé par la Formule 1 avant de briller dans les épreuves d'endurance. Conçue à la fin des années 90 pour affronter les Porsche, McLaren et Toyota des 24 Heures du Mans, la R390 GT1 est l'une des créations les plus radicales jamais homologuées, dans la plus pure tradition de cette époque bénie où les règlements laissaient encore une large place à l'ingéniosité pure.

Que cette machine décroche le titre suprême de Best in Show à Eclectica dit quelque chose d'important sur la philosophie du concours : ici, on ne récompense pas seulement l'élégance de salon, mais aussi et surtout l'histoire, l'authenticité et le pedigree sportif. Une R390 GT1 n'est pas une voiture qu'on regarde passivement — c'est une voiture qui raconte des heures de course, des stratégies de stand, des nuits blanches sur le circuit sarthois, et plus encore, car il est le seul exemplaire immatriculé pour la route. Voir Erik Comas lui-même associé à cette victoire ajoute une dimension d'autant plus émouvante à la distinction, et l'entendre parler de ce bolide autour d'un bref entretien avec lui n'a pas d'égale.

Une exposition qui dépassait largement le palmarès
Au-delà des lauréates, la centaine de voitures exposées le long de la rue du Prado offrait un panorama qui donnait sérieusement le tournis. La Mercedes 300 SL, avec ses portes papillon devenues iconiques, rappelait une fois de plus pourquoi elle demeure l'une des voitures les plus universellement aimées de l'histoire automobile. À quelques mètres, le contraste ne pouvait être plus saisissant avec la Mercedes-AMG G63 6x6 — monstre à six roues motrices, aussi démesuré que fascinant, qui attirait les regards par sa simple présence physique intimidante.
La Ferrari Daytona SP3, hypercar moderne à moteur V12 atmosphérique inspirée des barquettes d'endurance des années 60 et 70, rappelait que Maranello sait encore, à l'ère de l'hybridation généralisée, produire des objets d'une sensualité mécanique totale. L'Audi Quattro, elle, incarnait un tout autre pan de l'histoire automobile — celui de la révolution du rallye des années 80, quand la transmission intégrale a rebattu les cartes de la compétition et changé pour toujours la façon de concevoir une voiture de sport. Et la Porsche Carrera GT, avec son V10 hérité d'un projet de Formule 1 avorté, continuait de rappeler qu'elle reste, pour beaucoup de puristes, la dernière supercar véritablement analogique avant que l'électronique ne prenne définitivement le pouvoir.
Ce que Crans-Montana a compris
Il y a quelque chose de particulièrement juste dans le choix de ce cadre alpin pour un événement de ce calibre. Loin de l'agitation des grands salons automobiles internationaux, Eclectica propose une expérience plus intime, presque familiale, où le public peut approcher les voitures, échanger avec les collectionneurs, sentir la chaleur d'un moteur qui vient de rouler plutôt que de contempler une pièce figée sous les projecteurs d'un stand.
C'est peut-être là la vraie réussite de ce concours encore jeune : avoir su, en quelques éditions, capturer l'essence même de ce qui rend ces voitures fascinantes — non pas leur simple valeur marchande, mais l'histoire humaine qu'elles racontent, la passion qu'elles transmettent, l'émotion qu'elles continuent de susciter, saison après saison, sur cette rue du Prado qui n'attend déjà plus que la prochaine édition.




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