Ils sont plus de cinquante à avoir traversé l'Europe pour se retrouver. Cinquante propriétaires, trente Fisker Karma et Karma Revero, et une seule certitude commune : cette voiture mérite qu'on lui consacre bien plus qu'un simple trajet domicile-travail.
Il y a des immersions qui changent le regard qu'on porte sur une voiture. Celle-ci en fait partie. Pendant trois jours, j'ai suivi le Karma Owner Club Europe lors de sa sortie annuelle, cette année posée à Versailles - un cadre qui, avouons-le, sied particulièrement bien à une voiture qui n'a jamais fait dans la discrétion.
Le programme, lui, avait tout d'un rallye de gentlemen plus que d'un rassemblement automobile classique. Rencontre sur circuit où les Karma ont pu montrer qu'elles savaient aussi rouler vite malgré leur gabarit. Soirée de gala au Château de Rochefort, dans une ambiance qui mêlait élégance et complicité entre passionnés. Journée entière à arpenter Versailles, entre le château et ses jardins, avec ce contraste amusant entre les carrosseries futuristes des Karma et l'architecture du dix-huitième siècle. Visite du musée de l'Air et de l'Espace, clin d'œil pas si anodin pour une voiture qui a toujours cultivé un supplément d'âme technologique. Et pour clore le tout, un retour en convoi, plus de trente Karma roulant de concert sur les routes européennes, spectacle rare qui a dû faire tourner quelques têtes sur le trajet.
Mais ce qui frappe le plus dans ce genre de rassemblement, ce n'est jamais vraiment le programme. C'est ce qui se passe entre les activités, dans les discussions informelles, autour d'un café ou d'un capot ouvert.

Une communauté plus qu'un club
Ce qu'on découvre rapidement en côtoyant ces propriétaires, c'est que la Karma n'est pas simplement une voiture qu'on possède - c'est une voiture qu'on comprend, qu'on entretient, qu'on défend presque. Les échanges techniques vont bon train : untel a résolu tel souci électronique, un autre a trouvé la bonne pièce détachée après des mois de recherche, un troisième partage ses astuces pour préserver la batterie sur le long terme. Cette entraide n'a rien d'anecdotique. Posséder une Karma aujourd'hui, c'est accepter de faire partie d'un cercle restreint où la débrouille collective compte parfois plus que le réseau de concessionnaires officiel.
Mais au-delà de la mécanique, ce sont surtout les histoires personnelles qui marquent. Chacun raconte comment il est tombé amoureux de cette voiture improbable - un coup de foudre esthétique dans une revue automobile, une rencontre fortuite chez un vendeur, parfois un pari un peu fou face à une voiture qu'on savait risquée sur le plan de la fiabilité mais qu'on ne pouvait tout simplement pas refuser. D'autres racontent ce qu'ils ont vécu à son volant - les voyages, les regards des passants, les questions curieuses à chaque arrêt essence, cette sensation de conduire quelque chose que presque personne d'autre ne possède.

Certains membres sont venus de très loin pour cette sortie, traversant plusieurs pays d'Europe simplement pour partager trois jours avec des gens qui comprennent, sans avoir à l'expliquer, pourquoi on peut s'attacher à ce point à une voiture. L'ambiance générale, décontractée et chaleureuse, confirme quelque chose d'assez rare dans le monde automobile : la Karma génère un amour qui dépasse largement la simple passion mécanique. C'est presque une histoire d'appartenance, de reconnaissance mutuelle entre gens qui ont fait un choix différent, contre les évidences du marché.
L'histoire d'une voiture qui a refusé de mourir
Pour comprendre cette ferveur, il faut revenir à l'histoire mouvementée de la marque. Fisker Automotive naît en 2007, fondée par Henrik Fisker, designer danois responsable, entre autres, de la BMW Z8 et de l'Aston Martin DB9, associé à Bernhard Koehler. L'ambition est immense : créer la première berline de luxe hybride rechargeable au monde, à une époque où l'électrification n'était encore qu'une idée balbutiante portée par une poignée de visionnaires.
La Karma est présentée au salon de Détroit en 2008, avant d'entrer en production en 2011. Le succès critique est immédiat - la silhouette signée Fisker impressionne, la technologie séduit, des personnalités comme Leonardo DiCaprio ou Al Gore comptent parmi les premiers acheteurs. Mais l'aventure industrielle tourne court. Problèmes de batteries, retards de production, faillite du fournisseur de cellules A123 Systems, puis coup du sort supplémentaire avec l'ouragan Sandy qui détruit une partie du stock de voitures invendues. En 2013, Fisker Automotive dépose le bilan.
L'histoire aurait pu s'arrêter là. Elle ne s'arrête pas. En 2014, le groupe industriel chinois Wanxiang rachète les actifs de la marque et relance la production sous un nouveau nom : Karma Automotive. En 2016, la Karma Revero voit le jour - évolution directe de la Fisker Karma originelle, avec des améliorations technologiques et esthétiques, mais qui conserve fidèlement l'ADN stylistique voulu par Henrik Fisker à l'origine. Fisker, lui, rententera le pari avec le Fisker Ocean - véhicule que nous avions avec l'équipe de presse. Cette aventure se solda, elle aussi, par un cuisant échec commercial.

La Karma Revero : le chant du cygne le plus élégant
La Karma Revero, dernière et plus aboutie déclinaison de cette lignée mythique, reste fidèle à cette philosophie originelle : une berline de grand tourisme, électrique à prolongateur d'autonomie, portée par un design qui n'a jamais cessé de fasciner. Le très long capot, la ligne tendue qui parcourt tout le profil sans la moindre rupture, ces proportions dignes d'un concept-car qui a miraculeusement survécu jusqu'à la route - tout est resté intact dans cette version finale.
À bord, la Revero pousse encore plus loin le raffinement de sa devancière : cuirs sélectionnés, bois recyclé habillant certaines surfaces, une attention aux détails qui trahit une volonté farouche de prouver que l'électrification n'impose aucun sacrifice sur le terrain du luxe sensoriel. La Revero GT, présentée en 2019, ira jusqu'à intégrer un moteur BMW comme prolongateur d'autonomie, preuve que même dans ses dernières années, la marque continuait d'affiner sa proposition plutôt que de simplement gérer son déclin.
C'est peut-être cela, au fond, qui explique la ferveur de ce club de propriétaires réunis à Versailles. La Karma, sous toutes ses évolutions, n'a jamais été une voiture comme les autres. Elle porte en elle l'histoire d'un designer visionnaire, les stigmates d'une aventure industrielle chaotique, et la beauté intacte d'une silhouette qui continue, année après année, à faire tourner les têtes. Posséder une Karma aujourd'hui, c'est accepter de conduire une légende fragile - et visiblement, pour ceux qui ont fait ce choix, c'est un pari qui vaut largement la peine d'être défendu, ensemble, sur les routes d'Europe.
Un grand merci au Karma Owner Club pour l'invitation




0 commentaire